Bonjour,
le témoignage ci-dessous est l'expression de mes souvenirs, souvenirs d'un autre temps (les années 60, 70 et 80). Ni mon frère, ni mes cousins, n'ont jamais imposé ce 'rituel', somme toute assez bénin - et que nous acceptions de bonne grâce - mais aujourd'hui impensable, à leurs enfants ou petits-enfants et c'est heureux. En 1980, mon frère et moi avons demandé à notre père d'intervenir auprès de notre grand-père pour qu'il y soit mis fin, ce qui fut fait. Alors que j'étais étudiant et que je logeais chez mes grands-parents, nous n'en avons jamais reparlé. J’apprendrai plus tard que ces examens étaient courants pour les poilus (mon grand-père était soldat au 6ème Rgt de cuirassiers) pendant la première guerre mondiale en l’absence de personnel médical.
Visite médicale domestique.
Chaque année à la rentrée se déroule un rituel familial depuis nos cinq ou six ans. Un dimanche, nous déjeunons chez nos grands-parents avec mon oncle. Ma grand-mère qui coud admirablement bien, réalise nos chemises et nos pantalons ; il suffit de lui apporter le tissu et de prendre nos mesures. C’est aussi l’occasion de voir si nous avons grandi et forci depuis l’an passé. Notre grand-père place la balance, la toise et un tabouret au milieu du salon. Mon frère et moi, nous devons nous déshabiller complètement. Tout nu devant la famille, nous sommes pesés et mesurés. Puis nous montons sur le tabouret, bras étendus à hauteur d’épaule. Nous devons respirer profondément puis souffler de même pour mesurer notre tour de poitrine. Mon grand-père examine aussi nos cheveux, nos mains et nos pieds. Enfin, nous devons ouvrir grand la bouche, tirer la langue et dire ‘aah’. Une tape sur les fesses signifie que l’examen est terminé. Mon grand-père note les résultats dans l’un de ses nombreux petits carnets. A l’approche de nos 14 et 12 ans, à la demande de ma mère (car notre sœur, de sept ma cadette, nous voyait ainsi nus chaque année) balance, toise et tabouret ont été placés dans le bureau de notre grand-père.
Bien que notre grand-mère ait arrêté de coudre, le rituel est resté et notre grand-père y attache une certaine importance. Devenus lycéens puis étudiants, nous nous y prêtons sans trop rechigner, d’autant que l’examen se déroule ‘entre hommes’ : mon grand-père, mon père, mon oncle, parfois un de leurs cousins avec ses fils. Nous sommes tous habitués à la nudité et aux douches collectives en club de sport. En septembre 1979, je vais avoir 20 ans, mon frère 18, nos cousins Bertrand et Louis 19 et 17. Le jour J, j’entends encore mon grand-père : « Nous passons dans mon bureau ? » Nous gagnons le bureau tous les huit. Nous plaçons la balance, la toise, le tabouret au milieu de la pièce. Notre grand-père s’adresse à nous de façon un peu crue : « Maintenant, les garçons, mette-vous à poil ». Nous nous regardons en plaisantant : qui sera le premier à se désaper ? Nous ôtons nos mocassins, puis déposons nos fringues sur le canapé.
Nous sommes tous les quatre entièrement nus (« comme au jour de votre naissance » sourit mon oncle), les bras le long du corps et la tête droite, comme au garde-à-vous, face aux adultes. Nous sommes à la fois gênés d’être reluqués comme des bestiaux à la foire, mais fiers aussi de leur montrer notre corps de jeunes hommes : nous aussi, ‘nous en avons’. « JF sur la balance ». Je m’exécute, puis passe sous la toise. Puis, je monte sur le tabouret, j’étends les bras, respire puis expire profondément pour la mesure du tour de poitrine. Je me laisse faire en souriant : je baisse la tête pour l’examen des cheveux, présente mes mains puis mes pieds, ouvre grand la bouche, tire la langue, dis ‘aah’, puis reçoit la claque habituelle sur mes fesses. Au tour de mon frère et de nos cousins. Puis, nous nous rhabillons ; l’apéritif nous attend. Cette espèce de visite médicale domestique prendra fin cette année-là. En janvier 1980, avec mon frère, nous demandons à notre père qu’il y soit mis fin : j’ai désormais 20 ans et mon frère 18 ans. Ce rituel même subi dans la bonne humeur (aujourd’hui, nous en gardons des souvenirs amusés) nous semble désormais incongru.