Skylane


Vues: 687 Created: 2007.12.05 Mis à jour: 2018.12.07

Elodie

Elodie Ch. 4

Maintenant que Thomas est au lit, la journée est presque finie pour Muriel. Il lui reste encore à aller chercher dans le coffre de la voiture le paquet de couches d'Elodie. Lorsqu'elle entre dans la chambre de sa fille, elle ne trouve personne, mais elle aperçoit, posé sur le lit, le sachet contenant les échantillons. Une couche est sortie de son emballage, légèrement dépliée et posée à côté de l'oreiller. A ce moment, Elodie sort des toilettes et retourne dans sa chambre. Elle est plutôt gênée et aurait préféré ne pas voir sa mère à cet instant. Elle essaye de ne pas rougir, de faire comme si tout était normal. Surtout que, ce qu'elle s'apprête à faire ne la met pas du tout de bonne humeur.

- Je suis entrée dans ta chambre pour t'apporter le reste, puisque qu'on s'est résigné à cette solution. Je le fais aussi tard pour que Thomas ne soit pas au courant. C'est assez encombrant...

- D'accord, donne-moi le paquet, je vais essayer de le ranger à un endroit où il ne sera pas trop visible.

- Attention à ne pas l'ouvrir avant de savoir si c'est bien ce qu'il te faut. Pour qu'on puisse le rapporter ou l'échanger.

- Oui maman, je ne suis pas complètement stupide ! J'ai compris. Quoi d'autre ?

- Si tu as besoin de conseils, saches que je suis là. Je peux t'expliquer comment tu dois faire pour les mettre correctement, pour t'éviter les mauvaises surprises.

- Je vais me débrouiller toute seule, merci. Je n'ai plus deux ans. Bonne nuit.

Elodie a répondu sèchement. Mais, ronchon, elle veut mettre fin le plus vite possible à cette embarrassante conversation.

Le paquet est si imposant qu'elle ne sait pas quoi en faire. Le laisser traîner aux pieds du lit, à la vue de tous, n'est même pas envisageable. Finalement elle l'attrape et le pose dans sa penderie, sous ses vêtements suspendus. Lorsque le rideau est fermé le paquet est hors de portée des regards indiscrets.

Il est temps de dormir. Elle jette un regard dépité vers la couche qu'elle a déposée sur la couette. Machinalement, elle se déshabille. Une fois totalement nue, elle s'assoit sur le lit. Contrairement à sa mère et à son frère, elle n'a pas l'habitude de prendre une douche le soir avant de se coucher. Vu ses accidents, elle doit de toute façon en prendre une le matin. Avec un air dubitatif elle déplie la couche. La taille l'impressionne, elle n'est manifestement pas destinée à un bébé. Elle est blanche avec de discrètes bandes vertes sur la longueur. Maladroite, elle ne sait pas trop comment s'y prendre. Elle doit lire la notice sur le sachet. Spontanément elle s'allonge sur le dos et glisse la couche sous elle, la partie avec les adhésifs sous ses fesses. Ensuite elle ramène le devant sur son entrejambe et se trémousse en essayant d'ajuster confortablement la couche. Elle a du mal à déterminer si elle est correctement positionnée. Trop ? Trop bas ? Plus à gauche ? Puis comme l'indique le schéma, elle attache les adhésifs du bas puis ceux du haut. Est-ce trop serré ou trop lâche ? Finalement mettre sa couche toute seule est bien plus difficile qu'elle ne le pensait.

Et voilà, c'est fait ! Elle se relève tout en tâtant sa protection avec ses mains. Instinctivement, elle passe ses doigts à l'entrejambe pour ajuster les fronces anti-fuites. Elle est mal à l'aise. Elle n'aime pas cette sensation lorsqu'elle bouge et qu'elle marche pour aller chercher son pyjama. Elle enfile le bas de son pyjama préféré par-dessus sa couche. Un vieux pyjama rose, large et usé à cause des lavages presque quotidiens. Le plastique dépasse par-dessus le pantalon du pyjama. « J'ai l'air vraiment ridicule dans cette tenue ! Ce n'est pas habillée comme ça, que j'aurai une chance de séduire un mec...

Après avoir mis le haut, elle se regarde dans la glace de sa chambre. Malgré des fesses un peu plus rebondies que d'habitude et un léger renflement à l'entrejambe, elle n'a pas l'impression qu'on voit ce qu'elle porte en dessous. L'autre bonne nouvelle, c'est que sa mère a choisi la bonne taille. Au moins elle n'aura pas à retourner à la pharmacie pour en trouver d'autres à sa taille. En revanche, elle se demande comment gérer le bruit. Un bruit caractéristique de froissement de plastique accompagne chacun de ses mouvements. Et comment mettre une couche sans faire de bruit ? La déplier, l'ajuster et coller les attaches fait un bruit d'enfer. Surtout que pour le moment elle voit mal comment se changer autrement qu'allongée. Comment faire dans le chalet où elle doit passer les vacances ?

Fatiguée, elle cesse de s'interroger et s'allonge pour dormir. Bien que la couche la gêne un peu, elle ne l'empêche pas de s'endormir rapidement. Elle s'attendait à quelque chose de très inconfortable, mais finalement ce n'est pas le cas. Heureusement le change est plutôt doux et assez souple pour laisser une certaine liberté de mouvements, ce qui compense la désagréable sensation qu'elle a d'être enfermée, d'être entravée, lorsque qu'elle bouge dans son lit.

Le lendemain matin, même si la nuit fut bonne, la sonnerie du réveil l'arrache trop tôt à son sommeil. A moitié endormie, comme tous les matins, elle palpe le matelas autour de ses fesses pour vérifier que le matelas n'est pas mouillé. Le matelas est sec. Son pyjama aussi. Réjouie, elle ne pense pas avoir fait pipi au lit ! Pendant qu'elle se réveille lentement, elle réalise qu'elle porte une couche. Mais elle ne se sent pas mouillée. Alors elle tâte sa couche. Il lui semble qu'elle a un peu gonflé, que la texture a changé.

Pour en avoir le cœur net, elle allume sa lampe de chevet, baisse son pantalon et soulève sa couette. Dès cet instant une légère odeur ne lui laisse plus aucun doute. Elle regarde et effectivement la couche est toute jaunie et gonflée entre ses jambes. Après avoir cru un moment être restée propre, elle est d'autant plus triste et vexée d'être mouillée quand même. Abattue, elle sanglote. Au bout d'un moment elle se lève brusquement pour aller se nettoyer. Debout elle se rend compte de la lourdeur de sa couche entre ses jambes. "Elle est quand même moins confortable qu'hier soir. Mais, j'ai à peine les fesses mouillées, alors que, comme d'habitude, j'ai pissé au lit ! Je reste aussi nulle et pitoyable, mais au moins mon lit n'est pas trempé. Triste à dire, mais maman a trouvé ce qu'il me faut. Des couches ! Il faut vite que ça s'arrête. Je ne peux pas continuer à faire au lit pendant des années... Et maintenant j'en fais quoi de cette couche dégueu ? Je ne peux pas la laisser dans la poubelle de la salle de bain. Tout le monde pourrait la voir. Et je n'ai pas non plus envie de descendre avec dans la cuisine. Pour l'instant je vais devoir la laisser dans la corbeille de ma chambre".

Elle baisse son pantalon et dégrafe sa couche. La aussi difficile d'éviter de faire du bruit en détachant les adhésifs. Puis, surprise par son poids, elle la roule vite en boule et la jette dans sa poubelle. Avec une grimace elle remonte son pyjama et se dirige vers la douche. Heureusement, la salle de bain est libre. Elle n'aurait pas voulu attendre pour se laver. La douche du matin est sacrée pour Elodie. Elle lui permet d'évacuer ses problèmes et de repartir d'un bon pied pour la journée.

Une fois habillée, elle descend pour manger quelque chose et boire un café avant d'aller à la fac. Elle s'installe avec sa mère et son frère qui terminent de manger. Apparemment sa mère ne lui en veut pas pour sa saute d'humeur d'hier soir.

- Bonjour tout le monde.

Thomas, encore endormi, ne lève même pas la tête et continue à fixer son bol de céréales. Sa mère au contraire est déjà habillée, elle a l'air en forme et lui répond avec un grand sourire.

- Coucou Elodie. J'ai reçu tôt ce matin une réponse de mon patron et il me permet de ne pas venir travailler vendredi. Pour éviter les embouteillages des départs en vacances, je propose qu'on parte dès que vos cours seront terminés. Thomas sort de l'école à 16h30 et moi j'aurai toute la matinée pour préparer le voyage. Et toi ? A quelle heure rentreras-tu de la fac ?

- Je pourrai être à la maison vers 17h30. Avant j'ai un TD que je ne peux absolument pas manquer.

- Parfait, alors on prendra la route juste après. Pour ne pas trop me fatiguer, comme tu ne conduis pas, on va s'arrêter dormir dans un hôtel. Ensuite il ne restera plus beaucoup de route à faire le samedi matin. C'est plus prudent de diviser le trajet.

- Comme tu préfères. De toute façon on arrivera avant si on part de Paris dès le vendredi après-midi. - Dans ce cas, Thomas et Elodie, vous devrez avoir terminé de préparer vos affaires le jeudi soir. On prendra la route dès que vous rentrerez des cours. Je vais réserver un hôtel.

Muriel regarde sa montre et fixe Thomas du regard.

- Thomas ! Tu as vu l'heure ? Cours vite t'habiller. Tu n'as plus le temps de reprendre une tartine.

Maintenant Muriel et sa fille terminent de boire leur café. Silencieuses, toutes les deux sont assises à table. Finalement Muriel ose aborder le sujet qui la tracasse.

- Alors ? Tu n'as rien à me dire à propos de l'essai de cette nuit ? Tu n'as pas eu de problème cette nuit ? Tu ne sais pas encore si c'est bon ?

Cette fois Elodie arrive presque à se maîtriser en évoquant ce problème avec sa mère. Elle répond sans pleurer.

- Euh... si. J'ai encore eu un accident. Heureusement, elles sont à la bonne taille. Et si c'est ce que tu veux savoir, le lit et même mon pyjama n'ont pas été mouillés.

- Finalement il faut voir le bon côté des choses. Ton problème n'est pas résolu, mais grâce à ces couches tu passeras des meilleures nuits. Et tu n'auras pas de lessives à faire le matin.

- Non, je déteste les mettre. Elles sont ridicules et beaucoup trop grosses. En plus elles font tellement de bruit que je ne pourrais jamais les cacher si je dors avec quelqu'un dans la chambre.

- Je suis désolée. Je sais que c'est vraiment difficile à gérer pour toi. Mais je vais appeler mon amie Sarah. Si tu dois dormir dans la chambre de sa fille je crois qu'il faut mieux la prévenir. Comme tu ne pourras pas le lui cacher. Je demanderai qu'elle n'en parle qu'à sa fille uniquement, pas aux autres membres de la famille.

- Je n'ai pas trop le choix. La honte !

- Ne t'inquiètes pas. Elles sont gentilles. Je t'assure qu'elles ne vont pas se moquer de toi. Il n'y a pas de raison. Et finalement ce n'est pas très important pour elles. Allez, vas à la fac maintenant. Pense à autre chose. Ces vacances vont être géniales !

A la fac, Elodie retrouve sa meilleure copine Julie. Comme d'habitude, elles s'assoient à côté dans l'amphi. Comme hier Julie trouve qu'Elodie a l'air étrange, pas spécialement triste, mais plutôt déconcentrée et ailleurs. Elle la connaît trop bien pour savoir que quelque chose la perturbe. Elle ne regarde même pas le garçon sur lequel elles fantasment toutes les deux, et pourtant il est assis juste devant elles.

A la pause déjeuner, Julie s'arrange pour manger au restaurant universitaire seule avec elle. Elles s'installent à une table située légèrement à l'écart. Le sujet s'engage naturellement sur les vacances qui sont désormais si proches. Elles se racontent leurs précédentes aventures aux sports d'hiver, décrivent leurs exploits sur les pistes. Complètement absorbées par la discussion, elles oublient qu'elles sont à la fac. Le sourire aux lèvres, elles sont déjà en vacances.

Mais lorsqu'Elodie explique qu'elle n'a pas skié depuis longtemps, environ deux ans avant la mort de son père, l'ambiance retombe. Et d'un coup Julie comprend l'inquiétude de son amie. Elle est au courant de son problème et sait qu'elle refuse toujours de dormir en dehors de chez elle pour cette raison. Elle lui attrape la main et lui parle d'une voix basse.

- Ma chérie, je sais ce qui te tracasse. Tu dois dormir dans un chalet chez des amis de ta mère. C'est la première fois que tu acceptes depuis... - Oui. C'est très gênant.

- Mais ils comprendront. Il n'y a rien de très grave. C'est ce que j'essaye de te dire depuis que ça t'arrive. Je ne comprends pas pourquoi ça t'empêche de venir dormir chez moi ou de m'inviter à passer le week-end chez toi. Avant on le faisait tout le temps. Au pire on ferait tourner une lessive et voilà. Personne ne t'en voudrait. Ma mère ne cesse de répéter que tu es la bienvenue à la maison.

- Je sais bien, mais je préfère que tu ne me vois pas comme ça. J'ai peur que tu ne me regardes pas pareil après, que tu ne veuille plus qu'on soit aussi souvent ensemble.

- N'importe quoi ! En plus je suis déjà au courant, alors ça change quoi ?

- Tu as peut-être raison...

- En tout cas, je refuse que ta première nuit hors de chez toi depuis plus d'un an soit chez des étrangers. Tu n'as pas le droit de refuser de dormir avec moi et ensuite d'accepter d'aller chez des inconnus.

A force d'en parler avec sa mère, avec son psychologue et maintenant avec sa meilleure amie, elle commence à dédramatiser. Et les paroles réconfortantes de son amie la poussent à se confier totalement. Alors elle se penche vers elle et lui souffle à l'oreille.

- J'ai un autre truc à te dire, mais si tu te moques de moi ou que tu rigoles je ne te reparle plus jamais.

- Bien sûr que non. Tu peux parler.

- Tu dois savoir pourquoi je peux aller chez ces gens. La nuit je vais me protéger. J'ai des couches, pour ne pas mouiller le lit et avoir la honte tous les matins.

Julie parait un peu surprise et préfère prendre un instant pour réfléchir avant de répondre.

- Si tu préfères et que ça te permet enfin de sortir de chez toi, c'est une bonne solution. Avec ça tu te sens capable de partir en vacances, c'est super ! Et il n'y a rien de drôle à ça ma chérie.

- Merci. Tu es géniale. Tu me soutiens quoi qu'il arrive.

- Par contre tu ne vas pas t'en tirer ainsi. Cette semaine, demain par exemple, tu viens dormir chez moi. Tu n'as pas le choix ! Couche ou pas couche... Depuis le temps que j'attends ça. On pourra enfin passer toute une soirée ensemble. Jusqu'à ce qu'on s'endorme toutes les deux.

En guise d'acceptation Elodie se lève, les larmes aux yeux, et enlace fermement sa copine. Julie aussi est émue. Elle a enfin le sentiment d'avoir pleinement retrouvé Elodie.